Jean-Luc BURGER - La peur des femmes, le pouvoir féminin invisible

Les femmes président aux mystères de la fécondité, de la croissance et du renouvellement. Leurs figures nourrissent l’idée d’un lien indissociable entre la femme, la nature et les rythmes cosmiques. La femme est ainsi perçue comme une puissance fondatrice et régénératrice, garante de la survie de la communauté et de l'équilibre universel.

 

 

 

MERES, DEESSES ET FONDATRICE

Depuis les premières sociétés humaines, la femme occupe une place centrale dans les représentations du monde, associée intimement au mystère de la vie. Avant l'essor des grandes religions patriarcales, elle est vénérée non seulement comme mère, mais surtout comme déesse, incarnation de l'énergie créatrice et médiatrice entre l'humain et l'invisible. Dans les sociétés paléolithiques et néolithiques, la capacité féminine à donner la vie, nourrir et soigner inspire les premières images du sacré. La fertilité, l'abondance et le renouveau rythment alors les croyances.

 

En Haute-Égypte et en Mésopotamie, le pouvoir féminin, bien que rarement affiché au sommet des hiérarchies politiques, est fondamental et structurant. Dans ces civilisations, les femmes détiennent un pouvoir invisible, agissant dans le domaine sacré, symbolique et dynastique. En Égypte, le rôle d’Isis, déesse-mère et magicienne, illustre l’importance du féminin dans la légitimation du pharaon. Les reines et les grandes prêtresses garantissent la transmission du sang royal et l’équilibre du Maât. De même, en Mésopotamie, la déesse Inanna/Ishtar, puissante et ambivalente, incarne à la fois l’amour, la guerre et la souveraineté. Les grandes prêtresses (en) jouent un rôle politique et religieux crucial, en particulier lors du mariage sacré qui confirme la légitimité du roi. Le pouvoir féminin n’est pas dans la conquête ou l’administration directe, mais dans la capacité de lier le roi aux forces divines, d’assurer la fertilité, la prospérité et la continuité. Derrière le trône, dans les temples et les mythes, la femme est la gardienne invisible de l’ordre du monde.

 

Les civilisations anciennes, qu'elles soient européennes, égyptiennes, mésopotamiennes ou andines, ont ainsi célébré de grandes déesses mères : Gaïa, Isis, Déméter, Inanna, Pachamama… Toutes président aux mystères de la fécondité, de la croissance et du renouvellement. Gaïa enfante le ciel, les montagnes et les mers ; Isis détient les clés de la vie et de la mort, capable de ressusciter Osiris ; Déméter, par le mythe de Perséphone, régit le cycle des saisons. Ces figures nourrissent l’idée d’un lien indissociable entre la femme, la nature et les rythmes cosmiques. La femme est ainsi perçue comme une puissance fondatrice et régénératrice, garante de la survie de la communauté et de l'équilibre universel.

 

Bien avant l’écriture, l’art traduit cette sacralisation du féminin. Les Vénus paléolithiques, retrouvées dans toute l’Europe, témoignent d’une vénération immémoriale. Leurs formes généreuses — seins, hanches et ventre proéminents — magnifient les attributs liés à la maternité et à la fécondité. Dépourvues de visages, elles concentrent le regard sur ce qui assure la vie. Loin d’être de simples objets érotiques, elles sont des symboles puissants du mystère de la gestation et de l’abondance, peut-être utilisées lors de rituels destinés à favoriser la prospérité du groupe et à se prémunir des forces invisibles.

 

Dans ces sociétés profondément marquées par les cycles naturels, la femme incarne plus qu’une mère biologique : elle est l’ordre cosmique lui-même, la Terre nourricière, l’Eau, la Lune, et le rythme du vivant. Son pouvoir est reconnu, exalté et sacré. Avant que les structures patriarcales ne s’imposent, la mémoire collective portait ainsi l’image d’un féminin divin, dépositaire du mystère de la vie et de l’harmonie du monde.

 

 

LE LENT EXIL DU FEMININ SACRE

Le passage des sociétés humaines de l’organisation tribale aux grandes civilisations urbaines s’accompagne d’un phénomène majeur : la progressive marginalisation du féminin sacré. Ce processus, loin d’être immédiat, s’inscrit dans la longue durée, entre le Néolithique et l’âge du Bronze, au moment même où émergent la sédentarisation, la propriété privée et les premières formes d’État.

 

Mircea Eliade souligne que « la religion cosmique de l’agriculteur archaïque est centrée sur la Grande Déesse, maîtresse de la vie, de la mort et de la renaissance » (Histoire des croyances et des idées religieuses). Dans ces sociétés agraires, la femme est perçue comme détentrice d’un pouvoir mystérieux et sacré, celui de donner la vie et de nourrir. Les déesses sont alors omniprésentes, honorées comme souveraines de la fertilité, des saisons, de la fécondité humaine et animale. Inanna chez les Sumériens, Isis en Égypte, Gaïa en Grèce en sont des figures emblématiques.

Cependant, ce féminin sacré subit un renversement progressif à mesure que l’homme établit sa domination sur la terre et les ressources. Françoise Gange explique que « la propriété privée et le souci de transmission de l’héritage introduisent une logique nouvelle où le ventre de la femme doit être contrôlé pour garantir la filiation » (Les Mères, les Fées et les Déesses). Dès lors, la femme cesse d’être maîtresse de son corps, de sa sexualité et de la filiation, et devient un enjeu du pouvoir masculin.

 

Ce bouleversement transparaît nettement dans l’imaginaire religieux. Inanna, déesse sumérienne puissante et ambivalente, devient Ishtar chez les Akkadiens, mais son culte est progressivement éclipsé par la figure masculine d’Enlil ou de Marduk. En Égypte, Isis, pourtant capable de ressusciter Osiris, ne peut empêcher l’ordre cosmique d’être désormais dirigé par Rê et Horus. Dans le panthéon grec, Gaïa est reléguée derrière la figure toute-puissante de Zeus, qui incarne la loi patriarcale, tandis que Déméter est confinée au domaine agraire.

 

Marija Gimbutas, dans Le langage de la déesse, a démontré que ce glissement n’est pas seulement religieux mais aussi social : « avec l’apparition des hiérarchies guerrières et le développement des chefferies, les anciennes déesses-mères sont supplantées par des divinités masculines liées à la guerre, au ciel et à l’autorité ». Les mythes reflètent cette mutation : le viol de Déméter par Poséidon, l’enlèvement de Perséphone par Hadès, la victoire de Baal sur la déesse Mer à Ugarit, sont autant d’images symboliques d’une conquête violente du pouvoir féminin.

 

Les premières codifications juridiques, comme le Code d’Hammurabi (vers 1750 av. J.-C.), viennent entériner cette domination. Elles fixent la femme dans un statut d’infériorité juridique : mariage arrangé, contrôle de la sexualité, rôle limité à la procréation et à la transmission d’héritage. L’idéologie patriarcale s’impose ainsi par les mythes, les lois et les institutions.

 

Pourtant, comme le rappelle encore Françoise Gange, « le féminin sacré n’a jamais été totalement aboli, mais intégré, refoulé ou marginalisé ». Les femmes restent centrales dans certains cultes populaires ou ésotériques. Les mystères d’Éleusis, voués à Déméter et Perséphone, conserveront jusqu’à l’époque romaine leur prestige et leur secret. En Égypte, Isis demeure l’une des déesses les plus aimées et vénérées jusqu’à l’aube du christianisme. Ces résistances attestent d’une permanence souterraine du respect envers la puissance féminine, même dans des sociétés dominées par l’ordre masculin.

 

 
SORCIERES, MYSTERES, VIERGES NOIRES, FIGURES FEMININES OCCULTEES MAIS PUISSANTES

Si les grandes structures patriarcales se sont imposées en Occident, au Proche-Orient et dans de nombreuses régions du monde, le pouvoir symbolique du féminin n’a pourtant jamais complètement disparu. Il s’est déplacé, dissimulé, parfois dissimulé sous des formes populaires, mystérieuses, voire interdites. Ce qui était au cœur des premières civilisations — la femme comme source du sacré — survit dans les marges des religions officielles, dans les croyances populaires et les traditions ésotériques.

 

En Grèce, alors que l’Olympe consacre la suprématie de Zeus et des dieux masculins, les Mystères d’Éleusis, fondés autour de Déméter et Perséphone, restent actifs pendant des siècles. Ce culte, réservé aux initiés, célèbre chaque année le cycle de la mort et de la renaissance de la nature, indissociable du féminin. Ces mystères, porteurs d’une promesse d’immortalité et de renaissance, montrent que les anciens symboles liés à la fertilité et à la terre-mère subsistent discrètement.

 

De même, à Rome, les Vestales, prêtresses vouées au feu sacré, gardiennes de la pureté et du destin de la cité, témoignent de l'importance rituelle confiée aux femmes, bien que leur rôle soit déjà limité et surveillé par les institutions patriarcales. Leur présence rappelle que les femmes conservent une place de médiatrices avec l’invisible, bien que cette fonction soit désormais strictement encadrée.

 

Dans les communautés rurales, la femme conserve ainsi, souvent dans l’ombre, une position d’autorité symbolique et pratique, indépendamment des clercs et des institutions officielles. Ce rôle suscite à la fois respect et crainte. Si l’on consulte la guérisseuse pour soigner les maladies ou protéger les récoltes, on la soupçonne tout autant d’attirer les maléfices ou d'influer sur le destin. Ambivalente, cette figure du féminin initié incarne, pour les communautés populaires, le double visage de la vie et de la mort, de la protection et du danger. En réalité, c’est précisément cette autonomie – cet accès à un pouvoir à la fois invisible et efficace – qui constituera la source d’un profond malaise.

 

 

 
Les Vierges noires et la survivance des anciennes déesses

Avec l'avènement du christianisme, le processus d'effacement du féminin sacré connaît une nouvelle étape. Pourtant, la figure de la Vierge Marie va paradoxalement raviver certains aspects de l’ancienne Déesse Mère. La maternité sacrée, la compassion, la protection des faibles et des malades sont transposées dans le culte marial. Toutefois, ce culte reste ambivalent : la Vierge est vierge avant d’être mère, effaçant ainsi l’union naturelle entre sexualité et fécondité autrefois célébrée.

 

Les Vierges noires, discrètes et mystérieuses, se dressent dans le paysage chrétien comme les échos d’un passé enfoui. Présentes dans des lieux isolés, grottes ou sources sacrées, elles intriguent autant qu’elles fascinent. Bien qu’habillées des attributs de la Vierge Marie, elles semblent porter un héritage plus ancien, celui des déesses chtoniennes, maîtresses des cycles de la vie, de la mort et de la renaissance. Leurs visages sombres, loin d’être anodins, rappellent les profondeurs de la Terre, matrice nourricière et destructrice. Ces Vierges, puissantes et ambivalentes, incarnaient autrefois la fécondité, la sensualité et le mystère du féminin sacré.

 

                                                                                                                        La Vierge Noire

 

Avec l’avènement du christianisme, l’image féminine fut purifiée, édulcorée, séparée de la sexualité pour glorifier une maternité virginale. La Vierge Marie devint modèle de pureté et d’obéissance, occultant l’ancien pouvoir vital, sensuel et terrestre des déesses de la fertilité. Pourtant, les Vierges noires, elles, n’ont pas totalement disparu. Reléguées à l’ombre, elles survivent, silencieuses, portées par la mémoire collective et les croyances populaires. Leur noirceur symbolise moins la peur que la profondeur, la gestation, l’invisible.

Elles nous rappellent que sous l’image policée de la Vierge chrétienne subsiste l’empreinte de l’antique Mère-Terre, sauvage, féconde et transformatrice. Face à l’effacement des traditions anciennes, ces Vierges noires témoignent d’une résistance souterraine : celle d’un féminin indomptable, source de vie et de renaissance.                                                         

 

 
Les sorcières : figures diabolisées du pouvoir féminin ancestral

Parallèlement, dans la culture populaire et les traditions rurales, les femmes continuent d’être reconnues, parfois craintes, comme détentrices de savoirs ancestraux. Guérisseuses, sages-femmes, devineresses ou encore "sorcières" sont souvent les héritières des anciennes prêtresses et initiées. Le savoir médicinal, la connaissance des plantes, les rituels de fertilité ou de protection sont transmis de génération en génération, bien souvent à l’écart des institutions officielles.

C’est précisément ce savoir, cette autonomie, qui leur vaudra d’être violemment persécutées lors des grandes chasses aux sorcières du Moyen Âge et de la Renaissance. Le pouvoir spirituel et thérapeutique du féminin, devenu suspect aux yeux des clergés et des autorités, est alors assimilé à la magie noire, au mal ou au pacte avec le diable. Derrière cette diabolisation se cache une peur profonde : celle du retour du pouvoir féminin libre et incontrôlable.

 

 

                                                                                                                                                                                                     La sorcière

 

Le féminin sacré, toujours vivant dans l’invisible

À travers les figures liminales — vierges noires, guérisseuses, prophétesses, femmes des marges — la femme conserve, envers et contre tout, son rôle de passeuse, de médiatrice entre les mondes. Ces figures, souvent reléguées aux périphéries du discours officiel, continuent pourtant d’incarner l’ancien lien entre le sacré et la vie. Dans les fêtes populaires, les contes, les rituels paysans ou les traditions orales, c’est encore le féminin sacré qui affleure, bien que masqué ou travesti.

Malgré l’effacement progressif opéré par les institutions patriarcales, ce féminin sacré demeure, insaisissable mais agissant. Mircea Eliade souligne que « les mythes fondateurs, les rituels et les fêtes populaires gardent, même dégradés, la trace des anciens cultes ». Les Vierges noires de nos cathédrales, objets de dévotions parfois soupçonnées d'hérésie, sont sans doute les plus visibles de ces survivances. Françoise Gange le rappelle : « Ces Vierges noires, statues si souvent reléguées dans l’ombre des cryptes, sont les héritières directes des déesses-mères. Elles en conservent le pouvoir de guérison et de fertilité. » (Le féminin de l’être, F. Gange).

 

Par-delà l’effacement et le travestissement, les femmes restent, même invisibles, les dépositaires d’un savoir ancestral. Dans les sociétés paysannes d’Europe, jusqu’à récemment encore, les guérisseuses, les accoucheuses et les pleureuses accompagnaient les grands passages de l’existence. Ces femmes savaient lire les signes, guérir, guider les âmes. Marija Gimbutas souligne que ces fonctions sont l’héritage direct des sociétés anciennes où la femme était « la gardienne du cycle de la vie et de la mort, la maîtresse du passage ». (Le langage de la déesse, M. Gimbutas)

De fait, cette persistance silencieuse constitue une mémoire vivante d’un temps où la femme était perçue comme détentrice du mystère des origines et du renouvellement. Cette mémoire n’est pas seulement une survivance folklorique, elle est un « palimpseste sacré » selon Camille Dumaria, où se lisent encore les traces d’une vision du monde fondée sur l’interdépendance, le respect du vivant et la reconnaissance du pouvoir créateur féminin.

Loin d’être éteint, le féminin sacré vibre encore dans les marges, les interstices et les silences. Il résiste dans le non-dit, dans ces gestes ancestraux transmis de mères en filles, dans ces récits contés au coin du feu, dans ces rituels accomplis sans témoin. Comme le dit encore Gange, « il n’a jamais totalement disparu, parce que le mystère de la vie et de la mort n’a jamais cessé d’avoir besoin de passeuses ».

C’est par ce fil discret que la femme, qu’elle soit mère, vieille femme, guérisseuse ou prophétesse, continue de porter, souvent dans le secret, le souvenir d’un temps où elle était la gardienne des mystères essentiels.

 

 
L’AMBIVALENCE DU FEMININ DANS LES GRANDES RELIGIONS PATRIARCALES

À mesure que s’imposent les grandes religions patriarcales, le féminin, jadis sacré et honoré, voit sa puissance se renverser en menace. Là où les sociétés agraires et matrilinéaires associaient la femme à la Terre Mère nourricière, à la cyclicité féconde de la nature et à l’ordre du monde, elle devient dans les religions monothéistes un être ambivalent, souvent source de désordre et de transgression. « Le sacré féminin fut lentement diabolisé », rappelle Françoise Gange, soulignant que les déesses et prêtresses de l’Antiquité cèdent la place à des figures de femmes tentatrices ou souillées. Le pouvoir de la matrice féminine, capable de donner la vie sans que l’homme puisse en maîtriser totalement le mystère, alimente cette méfiance. Le sang, vecteur par excellence de ce pouvoir, subit lui aussi une relecture : de fluide sacré, garant de fertilité et de renouveau dans les anciens cultes, il devient signe d’impureté. Comme le résume Mircea Eliade : « Ce qui hier participait du sacré devient l’objet d’interdits et de tabous ».

 

Les prescriptions religieuses des traditions juive, chrétienne et musulmane viennent codifier ce renversement. L'interdit du contact avec la femme menstruée dans le Lévitique (15:19-31), la figure d’Ève présentée comme cause première du péché originel (Genèse 3), ou encore les règles de pureté rituelle en Islam (Coran, 2:222) en témoignent. Loin d’être marginales, ces prescriptions structurent durablement les rapports entre hommes et femmes, légitimant la surveillance et la discipline imposées aux femmes. La sexualité féminine, autrefois au cœur des mystères sacrés, est désormais suspectée d’être subversive, corruptrice, voire démoniaque. « Là où l’homme craint de perdre le contrôle, il crée des lois », écrit encore Françoise Gange, illustrant ce passage du respect au contrôle. Cette peur conduit à une posture ambivalente : la femme est nécessaire pour la perpétuation de la lignée, mais potentiellement dangereuse pour l’ordre spirituel et social. Elle devient à la fois honorée pour sa fonction maternelle et redoutée pour sa liberté sexuelle, enfermant le féminin dans une oscillation entre fascination et crainte qui traverse encore aujourd’hui l’imaginaire collectif.

 

Figures féminines ambiguës et redoutables

Le mythe de Pandore, en Grèce, illustre parfaitement ce retournement. Première femme façonnée par les dieux, elle est à l'origine de tous les maux du monde par sa curiosité, en libérant les fléaux contenus dans sa jarre. Elle n'est plus mère ou déesse bienfaitrice, mais responsable de la souffrance humaine. De même, Ève, dans la Genèse, pousse Adam à la faute et introduit le péché et la mortalité. Lilith, dans certaines interprétations hébraïques, représente la femme rebelle, insoumise, séductrice et démoniaque, souvent associée aux esprits nocturnes.

 

                                                                                                                                                Pandore

                                                                                                                   Pandore est une figure de la mythologie grecque.       

 

La sexualité féminine, à travers les âges, a souvent été considérée comme une puissance mystérieuse, incontrôlable, et donc redoutée. Elle agit comme un pouvoir d’attraction irrésistible, capable d’entraîner l’homme dans une relation où il ne maîtrise plus rien : ni son corps, ni son esprit, ni son destin. De cette perception est née une véritable ambivalence, où le désir de la femme est à la fois objet de fascination et de crainte.

                                                                                                                                                           

Dans l'hindouisme, pourtant riche en déesses puissantes, l'ambivalence est aussi présente. La grande déesse Kali, maîtresse du temps et de la destruction, inspire autant la dévotion que la terreur. Elle est la représentation de la nature indomptable, du chaos primordial, de la mort et du renouveau. Si elle incarne la puissance absolue du féminin, elle est aussi celle qui échappe à toute tentative de contrôle masculin.

 

La Vierge Marie : domestication du pouvoir féminin

Dans le christianisme, la figure de Marie occupe une place centrale, mais paradoxale. Vénérée comme la Mère de Dieu, elle incarne la tentative la plus élaborée de la tradition patriarcale d'absorber, neutraliser et rediriger le pouvoir ancestral du féminin sacré. Si, dans les sociétés anciennes, la femme était avant tout perçue comme détentrice du mystère de la vie, associée à la fertilité, à la Terre-Mère et aux cycles naturels, le christianisme, en rupture avec ces représentations, a remodelé cette puissance originelle pour la rendre compatible avec un ordre masculin et transcendantal.

 

L'exaltation mariale repose sur trois piliers : la virginité, l'obéissance et la maternité. Marie est vierge avant, pendant et après l’enfantement, selon le dogme catholique. Ce détail n’est pas anodin. Il s’agit de désamorcer symboliquement l’association primitive entre sexualité féminine et pouvoir créateur. Le mystère de la naissance du Christ ne doit rien au corps de l’homme ni au désir de la femme, mais à l'Esprit-Saint. Ainsi, Marie donne la vie sans plaisir, sans péché, sans rébellion. Elle devient mère tout en étant irréprochablement pure. Ce paradoxe est lourd de sens : la femme peut être vénérée pour sa capacité à enfanter, mais seulement si cette capacité est strictement purgée de toute autonomie sexuelle et de tout lien avec le désir.

 

Marie devient également l’archétype d’une maternité soumise. Elle accepte sans contestation l’annonce de l’ange, se définit comme la "servante du Seigneur" (Luc 1, 38) et se tient toujours en retrait face aux figures masculines du récit évangélique : Dieu, Jésus, Joseph, les apôtres. Même son rôle de médiatrice — intercédant auprès du Christ pour les hommes — n’est concevable que parce qu’elle est elle-même parfaitement soumise à l’autorité divine et masculine. Marie est une mère, mais non une matriarche. Son autorité est affective, pas politique ni spirituelle. Le féminin est ici exalté, mais dans un cadre désexualisé, obéissant, silencieux.

 

Cette image lisse et idéalisée masque cependant la crainte archaïque d’un féminin libre et entier. Car dans de nombreuses traditions anciennes, la femme, créatrice de vie, était aussi perçue comme source de désordre, de passions incontrôlables et parfois de destruction. Les déesses-mères antiques — d’Ishtar à Déméter, en passant par Isis ou Cybèle — incarnaient aussi bien la fécondité que la puissance redoutable des forces naturelles et du chaos. Face à cette ambivalence, le christianisme a opté pour la réduction du féminin à sa seule fonction maternelle et compassionnelle, en neutralisant sa dimension de désir et de puissance autonome.

 

                                                                                                                                       La Vierge Marie

 

En ce sens, la Vierge Marie représente bien une "domestication" du pouvoir féminin. Le féminin sacré est toléré et même glorifié, mais à condition d’être dépouillé de son autonomie, de sa sexualité et de sa souveraineté. Le pouvoir de donner la vie, jadis considéré comme divin en soi, est ici placé sous le contrôle de Dieu, validé par l'Esprit-Saint, et encadré par l'institution masculine de l'Église. Ce qui aurait pu être une affirmation du pouvoir féminin devient une célébration d’une féminité domestiquée, rassurante parce qu’obéissante.

Ainsi, si la figure de Marie a permis à des millions de femmes de se reconnaître dans une image maternelle de tendresse et de dévotion, elle a aussi servi à renforcer un modèle patriarcal où la femme est priée d’être sainte, mais sans pouvoir.

 

LA PEUR DU POUVOIR INVISIBLE DE LA FEMME

L’insistance des traditions patriarcales à contrôler le corps et la parole des femmes trouve son origine dans une peur profonde d’un pouvoir perçu comme insaisissable, invisible et irréductible. Depuis les temps les plus anciens, la femme est redoutée pour sa proximité avec les forces premières : les cycles lunaires, la nuit, la fécondité, la maladie, la sexualité et la mort. Toutes ces dimensions échappent en partie à l’ordre rationnel et stable que les sociétés humaines, majoritairement structurées par le pouvoir masculin, cherchent à instaurer. Or, la femme incarne précisément ce qui résiste à la maîtrise, ce qui déborde les cadres institués. « La femme est toujours du côté de la nature, alors que l’homme prétend incarner la culture », observe Françoise Héritier, pointant cette opposition fondatrice.

Dès lors, cette peur se traduit concrètement par un contrôle systématique de sa vie et de son corps. Le féminin est constamment suspect : ses cycles naturels, symbolisés par les menstruations, sont qualifiés d’impurs dans nombre de sociétés. Les textes religieux et les lois n’ont cessé d’encadrer, de limiter et de conditionner la parole, les gestes, l’apparence et la sexualité des femmes. Elles sont exclues des lieux sacrés pendant leurs règles, considérées comme porteuses de souillure, dangereuses pour l’ordre du monde, comme si leur simple présence risquait d’altérer les forces invisibles que gèrent les prêtres ou les sages masculins. « C’est le mystère de la féminité qui est redouté, en tant qu’il échappe à la raison », souligne Mircea Eliade, rappelant que dans la plupart des sociétés traditionnelles, le sang féminin est à la fois source de vie et menace de chaos.

 

Mais loin de détruire ce pouvoir, les sociétés patriarcales l’ont conservé sous une forme retournée : le féminin devient un double tabou. Ce qui était force vitale, pouvoir de fécondité et de transmission, est requalifié en pouvoir inquiétant, qu’il faut à tout prix contrôler. L’obligation de chasteté, l’effacement progressif des femmes dans les hiérarchies religieuses, la justification même de leur silence public et de leur soumission privée, relèvent de cette stratégie. « Le patriarcat a figé la femme dans un rôle d’altérité inquiétante », écrit Simone de Beauvoir, « entre la tentation et le danger ». On enferme le sacré féminin sous le sceau du secret ou du danger.

 

Pourtant, ce pouvoir n’a jamais totalement disparu. Comme le montre Marija Gimbutas, dans les cultures pré-patriarcales d’Europe et d’Asie Mineure, les femmes occupaient un rôle central dans la sphère sacrée et sociale. La Déesse-Mère, archétype de la fécondité et de la régénération, dominait l’imaginaire religieux et artistique. Ce n’est qu’avec l’avènement du patriarcat guerrier que cette figure fut dégradée ou dissimulée. Le pouvoir sacré de la femme est donc toujours là, mais il est captif, contenu dans des interdits, des injonctions et des peurs. La tradition patriarcale fonctionne ainsi comme une domestication de l’invisible. Ce n’est pas tant que les hommes nient ce pouvoir — ils le reconnaissent, au contraire, mais dans la crainte. Ils cherchent à l’organiser, à le maîtriser, à le détourner de sa spontanéité pour qu’il n’échappe pas à leur ordre. Comme le résume Françoise Gange : « Le patriarcat n’a pas supprimé le féminin sacré, il l’a retourné contre les femmes elles-mêmes, en faisant d’elles les objets d’un pouvoir mystifié. »

 

LES SAVOIRS CACHES DES FEMMES

La persistance discrète des savoirs cachés en France

Malgré la violence de ces persécutions, les savoirs féminins ne disparaissent pas totalement. Dans les campagnes françaises, les femmes continuent, à voix basse, de transmettre recettes, remèdes, contes et coutumes. Les veillées, les fêtes locales, les transmissions entre mères, tantes et petites-filles deviennent des espaces de résistance silencieuse.

Au XVIIIe et XIXe siècles, les femmes des milieux populaires, parfois appelées "rebouteuses" ou "sorcières blanches", soignent encore à l’écart des institutions. Elles maintiennent un lien essentiel avec la nature et les traditions, malgré la domination croissante de la médecine scientifique et des nouvelles normes sociales.

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les savoirs cachés des femmes connaissent une forme de renaissance. Ethnologues, historiennes et féministes s’intéressent à ces pratiques longtemps méprisées. La redécouverte de l’herboristerie, des rituels de soin, des cercles de femmes ou encore de la sagesse populaire féminine suscite un nouvel engouement.

En France, des collectifs de femmes, des artistes, des chercheuses et des praticiennes réhabilitent ces héritages. Les pratiques liées au "féminin sacré", à l’écologie, à la santé naturelle ou aux rituels de passage trouvent un nouveau souffle, parfois entre tradition et innovation. Pourtant, cette résurgence pose aussi des questions : comment préserver l’authenticité sans tomber dans la folklorisation ou la commercialisation ?

 

Le féminin sacré préservé au-delà du monde méditerranéen

Alors que le monde occidental et moyen-oriental voit le pouvoir féminin progressivement refoulé ou marginalisé, d'autres cultures préservent, souvent jusqu'à aujourd'hui, le lien sacré entre la femme et le vivant. En Afrique, en Inde, en Asie, chez les peuples amérindiens et océaniens, le féminin conserve une place centrale dans l'organisation du cosmos, dans les rituels et dans la vie sociale.

Ces sociétés, bien que souvent patriarcales sur le plan politique, ont conservé l’idée que le pouvoir féminin dépasse la simple reproduction. Il est vu comme la manifestation visible de l'énergie créatrice de l'univers. La femme n’est pas seulement mère ; elle est la gardienne du feu, des cycles, des esprits et du savoir ancestral. Les figures féminines sont celles qui maintiennent l’équilibre entre l’humain et la nature, entre le visible et l’invisible.

 

En Afrique : Mères fondatrices et maîtresses des traditions

Dans de nombreuses sociétés d'Afrique subsaharienne, la femme occupe un rôle mystique central, lié à la création du monde et à l’équilibre de la nature. Les cosmogonies mandingues, dogons, bambaras ou yorubas placent souvent des déesses ou ancêtres féminines à l’origine de la vie et de l’humanité. Chez les Dogons du Mali, la déesse Yasigui incarne la fertilité, l’agriculture et la transmission des savoirs secrets aux femmes. De manière plus générale, le culte de la Terre-Mère, matrice féconde et vivante, structure les pratiques agraires, les rites de fertilité et la vie spirituelle. Les femmes, prêtresses ou matriarches, sont souvent dépositaires de ces cultes et détiennent le pouvoir symbolique d’assurer la prospérité des lignages et des terres. Chez les Yorubas, des divinités comme Oshun renforcent ce lien entre féminité, fécondité et harmonie cosmique. Ainsi, la femme n’est pas seulement mère ou épouse, mais gardienne des équilibres essentiels entre nature, société et sacré.

 

Le bogolan, le tissu des femmes initiées

Le bogolan, littéralement « fait avec la terre » en bambara, n’est pas seulement un textile traditionnel du Mali. Il est un langage, un rituel, un support de protection et d’identité, où le sacré affleure à chaque geste de fabrication. Le caractère sacré du bogolan dépasse la simple esthétique de ses motifs géométriques noirs, bruns et ocre. Ce tissu est avant tout l’expression d’un savoir ancestral essentiellement détenu par les femmes, transmis de mères en filles au fil des générations.

La fabrication du bogolan obéit à une rigoureuse symbolique cosmique et sociale. Elle est directement liée au cycle menstruel féminin, au rythme lunaire, et aux forces invisibles que la femme est réputée savoir capter et maîtriser. La préparation de la teinture, réalisée à partir de boues ferrugineuses et de décoctions de feuilles, suit un calendrier précis souvent dicté par les phases de la lune. Certaines étapes ne peuvent être réalisées que par des femmes n’étant pas en période de règles, tandis que d’autres nécessitent au contraire l’intervention d’une femme « chargée », c’est-à-dire en pleine menstruation, pour renforcer la puissance symbolique du tissu.

Cette relation intime entre sang, terre et lune ne relève pas du hasard. Dans les cosmologies bambara, mais aussi dans d’autres cultures mandingues, la femme est considérée comme une médiatrice naturelle entre le monde visible et l’invisible. Par son lien au cycle menstruel, elle est perçue comme un être à la frontière des mondes, capable d’entrer en contact avec les ancêtres, les génies et les forces de la nature. Le bogolan devient alors un objet protecteur : il est porté lors des rites initiatiques, de guérison, de funérailles ou de mariage, et sert de talisman contre les esprits malfaisants.

Ainsi, le pouvoir féminin ne réside pas seulement dans le geste artisanal, mais dans la capacité de la femme à intégrer des énergies invisibles au cœur du tissu. Chaque motif, chaque teinte, chaque ligne porte une signification, une histoire, un pouvoir. Le bogolan n’est pas un simple textile décoratif, mais un véritable tissu de pouvoir, tissé de l’invisible et de l’énergie féminine, garant de l’équilibre du clan et de la protection des individus.

 

Le bogolan, tissu sacré malien, est encore aujourd’hui le fruit d’un savoir transmis essentiellement par les femmes, dont la fabrication obéit à des règles symboliques strictes, mêlant menstruation, cycle lunaire et pouvoir protecteur du tissu. Dans ces traditions, la femme est médiatrice naturelle entre le clan et les forces invisibles.

 

Le Gèlèdè : Le Pouvoir des Mères chez les Yoruba

Chez les Yoruba du Nigeria et du Bénin, le culte Gèlèdè incarne l’expression spectaculaire du pouvoir des mères, appelées "awon iya" ou "iya mi" (mes mères), détenant un pouvoir spirituel ambivalent capable de nourrir ou de détruire. Le Gèlèdè est à la fois une société secrète, un rite de médiation et un spectacle masqué qui célèbre et apaise les puissances féminines.

Dans la cosmologie yoruba, les mères possèdent un pouvoir occulte, appelé "ase", cette force vitale capable d’engendrer, de créer mais aussi de détruire. Ce pouvoir est particulièrement attribué aux femmes âgées, mères, ancêtres ou sorcières, que l’on regroupe symboliquement sous le nom des "Mères". Le Gèlèdè leur rend hommage pour s'assurer de leur bienveillance et canaliser leurs énergies dans le sens de la prospérité collective.

 

Le Masque porté par les hommes, met en scène la féminité

Le masque Gèlèdè, porté exclusivement par des hommes, met en scène la féminité, la maternité, la fertilité et la force de la nature. Le porteur incarne temporairement l'esprit des Mères afin de leur parler directement. Les danses, les chants et les paroles rituelles agissent comme une sorte de "théâtre sacré" dont l'objectif est d'équilibrer les forces sociales et spirituelles, apaiser les tensions, protéger la communauté contre la stérilité, la famine ou les malheurs.

 

                                                                                                                                                Le culte Gélèdé

 

Un aspect fascinant du Gèlèdè est l’usage de l’humour, des satires et des critiques sociales lors des cérémonies. Les Mères sont vénérées mais aussi craintes, et à travers les mascarades, la société se permet de remettre en question les comportements abusifs, l'injustice ou l'irrespect envers les femmes et les anciens. Cela fonctionne comme une catharsis collective, un "correctif" spirituel et social.

 

Le Gèlèdè exprime, de manière symbolique mais explicite, que le pouvoir féminin est fondateur, sacré, dangereux et nécessaire à l'équilibre du monde. La société reconnaît ainsi que sans l'accord et la bienveillance des Mères, aucune réussite n’est possible, ni dans la fertilité des champs, ni dans celle des femmes, ni dans l'harmonie sociale.

 

En Inde : Shakti, la puissance féminine primordiale

Dans l’hindouisme, loin d’être marginalisé, le pouvoir féminin reste au cœur de la cosmologie. Le concept de Shakti incarne l’énergie vitale et créatrice de l’univers. Aucune divinité masculine n’a de pouvoir sans sa contrepartie féminine. Parvati, Lakshmi, Sarasvati, Kali ou Durga sont autant de manifestations de cette Shakti, associée tour à tour à la fertilité, à l’abondance, à la connaissance, à la guerre ou à la destruction du mal.

Certaines de ces déesses sont ambivalentes, protectrices et terrifiantes, capables de créer et de détruire. Kali, notamment, incarne la toute-puissance du féminin. Son visage noir, sa langue tirée et sa danse sur les cadavres illustrent l’idée que la femme n’est pas seulement douceur et maternité, mais aussi celle qui met fin à l’illusion, brise l’égo et régénère le monde par la destruction.

 

En Amérique : Terre-Mère et matrimoine spirituel

Chez les peuples amérindiens, notamment chez les Iroquois, Hopis, Navajos ou Quechuas, le féminin est au fondement du rapport à la terre et à la vie. La Terre-Mère (Pachamama chez les Andes) est honorée comme un être vivant, nourricier, protecteur mais aussi exigeant. Les femmes, dans ces sociétés, sont souvent détentrices des cérémonies liées à la fertilité, aux récoltes, aux passages de vie et à la guérison.

Chez les Iroquois, la transmission du pouvoir politique traditionnel se faisait par les femmes aînées, appelées les "mères du clan", seules habilitées à désigner ou à destituer les chefs de guerre ou les diplomates. La femme n’est donc pas seulement gardienne du foyer, mais garante de l’équilibre politique et spirituel.

 

Le féminin sacré, toujours vivant hors du regard occidental

Dans ces traditions, la femme reste perçue comme un canal privilégié entre le monde matériel et les forces invisibles. Elle détient la connaissance des rituels, des plantes, des cycles du temps, des naissances et des morts. Ce pouvoir n’est pas nécessairement institutionnel, mais vital, souvent transmis oralement, et respecté par la communauté. Le sacré féminin reste un élément structurant de la vie sociale, spirituelle et cosmique.

Ce regard non occidental offre un contrepoint essentiel à l’histoire du féminin dans les grandes religions patriarcales : la femme demeure, malgré les bouleversements, la matrice du monde et de son équilibre.

 

SURVIVANCE, RENAISSANCE ET REAPPROPRIATION CONTEMPORAINE 

Malgré les siècles de marginalisation, de diabolisation et d’invisibilisation, le féminin sacré n’a jamais totalement disparu. Il s’est enraciné dans les traditions orales, les pratiques populaires, les rites de passage, les récits mythologiques et les symboles enfouis au cœur des cultures. Les cultes mariaux, les Vierges noires, les sorcières guérisseuses, les déesses cachées sous les masques des saints et saintes populaires témoignent de la persistance de ces archétypes puissants. Les femmes, même privées d’une reconnaissance institutionnelle dans les grandes religions patriarcales, ont conservé le rôle de gardiennes

Depuis le XXe siècle, et plus encore au tournant du XXIe siècle, on assiste à une réémergence progressive de l’intérêt pour le pouvoir spirituel, symbolique et mystique du féminin. Les mouvements féministes, les recherches en archéologie, en histoire des religions ou en anthropologie ont mis en lumière l’importance de ces figures longtemps occultées. La redécouverte des Vénus paléolithiques, l’étude renouvelée des cultes de la Terre-Mère, des mystères d’Éleusis ou encore du rôle des femmes dans les sociétés traditionnelles non occidentales, contribuent à réhabiliter le rôle central du féminin dans l’histoire des spiritualités.

En parallèle, nombre de femmes et de communautés cherchent aujourd’hui à renouer consciemment avec ce patrimoine spirituel : rituels néopaïens, cercles de femmes, retour aux mythes anciens, redécouverte du chamanisme ou de l’herboristerie traditionnelle. Ce renouveau n’est pas seulement religieux, mais existentiel : il marque la volonté de réintégrer le féminin dans une vision plus globale de l’humanité et du sacré.

Face aux crises écologiques, sociales et existentielles qui marquent notre époque, le retour d’un regard sacré porté sur la femme et, à travers elle, sur la nature, apparaît comme une nécessité. L’ancien modèle d’une Terre-mère féconde, mais vulnérable, que l’on honore, protège et respecte, trouve aujourd’hui un écho dans les luttes écologistes et féministes contemporaines.

La femme divinisée, qu’elle soit Gaïa, Isis, Déméter ou Pachamama, rappelle à l’humanité que le pouvoir ne réside pas uniquement dans la domination ou la force, mais dans la capacité à créer, nourrir, guérir et maintenir l’équilibre. Le féminin sacré invite à redéfinir les relations entre l’humain, la nature et le cosmos. Dans cette perspective, il n’est plus seulement question de revenir à un culte ancien, mais de retrouver le sens profond de l’harmonie originelle : reconnaître que le vivant est un tout, dont la femme est historiquement, symboliquement et mystiquement la matrice.

 

Le défi actuel n’est donc pas seulement de redécouvrir ces anciennes figures sacrées, mais d’intégrer à nouveau cette vision dans les modes de vie, les systèmes symboliques et les imaginaires collectifs. La réhabilitation du féminin sacré n’est pas un simple retour en arrière nostalgique ; elle peut devenir l’un des piliers d’une humanité plus consciente, respectueuse et équilibrée.

Ainsi, la femme, tour à tour Mère, Déesse, Matriarche, revient occuper la place qui fut la sienne : celle de médiatrice entre le visible et l’invisible, entre la vie et la mort, entre l’humain et le cosmos.

 

 

LA FEMME REPREND-ELLE LE POUVOIR ? OU L'HUMANITE TENTE-T-ELLE DE RETROUVER SON EQUILIBRE ?

Ce qui se joue aujourd'hui sous nos yeux n'est pas une simple revanche des femmes sur l'Histoire. Ce n'est pas un changement de direction de la domination, ce n'est pas la femme prenant la place de l'homme pour diriger le même navire. Non. Ce qui se joue est bien plus radical, plus profond, plus nécessaire : l'humanité tente de se sauver d'elle-même.

Car depuis des millénaires, nous vivons sous l'empire d'un masculin hypertrophié, dénaturé, rendu fou de lui-même. Le pouvoir, la conquête, la rationalisation extrême, la verticalité du commandement, l'élimination du vivant au nom du contrôle : tout cela a façonné nos sociétés. Mais à quel prix ? Celui de la dévastation de la Terre, celui du mépris de l’intuition, de l’émotion, du lien, de l’écoute. Celui du silence imposé aux femmes et de l'assèchement du masculin lui-même.

Aujourd'hui, ce n'est pas la femme qui "prend le pouvoir" au sens classique. Elle réinjecte du féminin dans le monde. Elle ranime l’énergie oubliée du soin, de la coopération, de l’imaginaire, du mystère, de l’écoute, du respect du vivant, de la circulation de la parole et des émotions. Et cela ne concerne pas uniquement les femmes biologiques. Cela concerne l’humanité entière.

Ce que nous appelons "féminin" n’est pas un sexe, c’est une force. Une force qui a été volontairement minorée, repoussée, méprisée, mais jamais éteinte. Cette force revient aujourd’hui non pas pour venger, mais pour rééquilibrer. Non pour dominer, mais pour guérir. Et c’est précisément ce qui inquiète tant. Car le vieux monde n’a pas peur d’un pouvoir féminin… il a peur de sa propre perte.

Et pourtant, le déséquilibre est devenu insoutenable. Sur tous les continents, à travers l'écologie, la lutte contre les violences, l'égalité, l’émergence de nouvelles formes de leadership, le mouvement est là : profond, silencieux parfois, mais irréversible. Ce n'est pas une révolution au sens classique, c'est une reconnexion à quelque chose que l’on croyait perdu.

La femme ne prend pas le pouvoir, elle le change. Elle le métamorphose. Et ce n’est qu’en l’acceptant que l’humanité pourra espérer sortir vivante de ce siècle.

 

 

 

Partagez l'article

S'inscrire à la Newsletter